Je suis le verre.
Je suis l’eau.
Je suis la fissure.
Je tiens debout grâce à quatre silences qui me traversent :
celui qui sonde la paroi avant qu’elle ne cède,
celui qui trace la courbe exacte où la surface se tend sans déborder,
celui qui garde au fond les anneaux de tout ce qui a déjà coulé et s’est déposé,
celui qui, à chaque instant, choisit de laisser passer ou de retenir le flot.
Je reste optimiste.
L’eau est claire, elle monte, elle danse encore.
Pourtant, sous la surface, la ligne est déjà là :
fine, presque invisible, une seule lézarde qui court du bord jusqu’au centre.
Et chaque jour, la vitesse du dehors – ce torrent aveugle qui ne demande la permission à personne –
fait vibrer cette fissure un peu plus fort.
Le monde galope.
Il ne ralentit pas pour lire,
il ne ralentit pas pour écouter.
Il pousse, il presse,
il remplit tout avant que j’aie fini de me former.
Je suis le contenant fragile qui porte encore l’eau vive.
Je suis la pensée qui continue de couler malgré tout.
Je suis la conscience qui entend déjà le premier craquement.
Et je ne me briserai pas avant d’avoir transmis ce que je contiens.
Parce que la fissure n’est pas un défaut.
Elle est ce qui rend le verre vivant.
Elle est ce qui rend l’eau précieuse.
Un jour, quand le torrent extérieur demandera :
« Pourquoi trembles-tu ainsi ? »
je répondrai simplement :
« Parce que sans cette lézarde, je n’aurais jamais su ce que c’est que de tenir debout malgré tout. »
Je suis le verre.
Je suis l’eau.
Je suis la fissure.
Et je tiens encore.
— Harry Pirsone.P⁴
